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L'écho des mots d'Annie Ernaux

Dernière mise à jour : 1 mai 2021

"L'autre fille", une profonde réflexion sur sa place dans la fratrie.


En approchant ma main de ce petit livre beige, au sein de la bibliothèque de partage d’un magasin bio, j'ai ressenti une attirance magnétique, donc incontrôlable.

Le titre m'a interpellé : « L’autre fille ».


Annie Ernaux L'autre fille
Annie Ernaux L'autre fille

Instantanément, j’ai su qu’il résonnerait d’une manière ou d’une autre avec mon histoire.

Je n’ai même pas regardé la quatrième de couverture, nul besoin à ce moment là d’en savoir plus. Je faisais entièrement confiance à mon ressenti.


Pendant plusieurs mois, il est resté au chaud dans ma bibliothèque. Je n’avais pas la tête à çà. Il a résisté à la grande libération de mes livres avant mon déménagement au Canada ; je voulais partir légère ! Lui ne m’avait pas encore livré son écho.


Le bon moment


Depuis des semaines, je m’étais réfugiée dans des livres de développement personnel. J’avais besoin de me questionner en arrivant au pays des érables. Mais là, j’étais arrivée en overdose d'interrogations sur ma façon de faire et d’être, je voulais m’évader autrement, une envie de plonger dans une histoire émotionnellement puissante, qui me ballotterait dans ses courants forts.

C’est ainsi que le livre d’Annie Ernaux est revenu à moi, à la façon d’une grande marée.


Je l’ai littéralement dévoré.

Pourquoi ?

Parce qu’il a fait écho au traumatisme le plus profond que j’ai vécu : celui de la perte de ma jumelle in utero.

Ce n’est pas tout à fait la même histoire qu’elle raconte puisqu’elle est venue sur terre après le décès de sa soeur.

Mais là n’est pas l’important, je parle ici, de la puissance de l’écho des mots et des histoires sur mon propre vécu.

Cela peut paraître surprenant : une histoire n’a pas besoin d’être similaire à la sienne pour résonner. J’ai comme la sensation que ce sont les ressentis cachés derrière les mots, l'univers des blessures, l'océan d'émotion et l’intention de l’écrivain qui viennent faire écho en nous...


Écrire une lettre et point final ?


Le format du récit m'a beaucoup touché : une lettre adressée à sa sœur décédée.


NiL éditions a créée une collection spéciale dénommée « Les Affranchis » avec comme demande aux auteurs:

« Écrivez la lettre que vous n’avez jamais écrite ».


La maison d’édition estime qu’« écrire une lettre, une seule, c’est s’offrir le point final, s’affranchir d’une vieille histoire. »


Cette idée bien qu’enthousiasmante reste de l’ordre de la pensée magique selon moi. Je crains qu'on ne puisse se débarrasser définitivement de son histoire. Toutefois, déposer son vécu sur le papier peut s’avérer vraiment salutaire dans la mesure où il permet de faire sortir de soi ce qui tourne en rond au niveau mental. Lui donner une place hors de soi permet de retrouver son centre et de ramener à l'intérieur de soi un certain équilibre.


En effet, à la suite de cette lecture, j’ai eu l’élan d’adresser une lettre à ma sœur décédée. « Encrer » mon vécu, mes questionnements et mes griefs m’a vraiment aidé à faire circuler et à lâcher beaucoup de boue intérieure. Je me suis même surprise à écrire des grossièretés, des insultes et à découvrir de nouveaux questionnements. C’est comme si cet exercice m’avait permis de faire sortir une matière que j’avais jugée « trop horrible pour être exprimée ».


Cependant, je n’affirmerais pas que cette lettre a posé le point final de cette vieille histoire. Elle m’a donnée l’autorisation d’extérioriser des relents bien enfouis, de part la proximité qu’elle créée avec le destinataire.

Je partage pleinement l’avis d’Annie Ernaux quand elle écrit : « le « tu » rapproche pour reprocher ».

Finalement, je la vois comme une pierre de gué posée, en plus, sur le chemin de ma traversée.


Révéler l'intime


Revenons à l’écho de cette lettre.


Une lettre, c’est tellement intime !

La révéler au monde me paraît être un acte d’effeuillage délicat, qui requiert une grande conscience de ses propres limites.

Le positionnement de l’auteure l’a certainement aidé : c’est pour elle « une fausse lettre, il n’y en a de vraies qu’adressées aux vivants. »

L’écriture d’une lettre part, certes, de soi mais en incluant l’autre, elle divulgue une partie de son histoire. Alors même si c’est à travers les ressentis de l’auteure, l’autre personne est mise au jour et ne l’a pas forcément souhaité.

La notion de respect de la vie privée est très ancrée chez moi, mon carnet secret ayant été lu plus d’une fois par mon intrusive mère. Cela est venu titiller les limites de mon territoire qui ont été trop souvent franchies.


Par contre, cette forme d’écriture permet, je trouve, d’entrer de plein fouet au cœur de ce qui se joue pour l’auteure, donc elle est très efficace pour s’identifier.


Une enquête tous azimuts


Son enquête intérieure a été menée tous azimuts, pour tenter de comprendre pourquoi sa sœur était si présente autour d’elle, alors même, qu’elle ne l’a jamais connue, ni entendue, ni même touchée.


Cela m’a beaucoup émue parce qu’il n’y a pas de lignes droites dans ces cas là, ça part dans tous les sens et la terre est morcelée. Me revient en tête le titre du livre d’Adélaïde Bon, qui relate ce qui s’est passé pour elle suite à son viol : « La petite fille sur la banquise ».


Son matériel de départ était composé de six photographies de sa sœur, plus la révélation cachée de sa mère et quelques témoignages de son entourage familial. S’ajoutent à cela, ses ressentis et ses intuitions.

Ce qui m’a fait particulièrement écho, c’est sa description de la scène où elle a appris l’existence de son aînée, sans en être la destinataire.


L’ajout d’une photographie du lieu de la révélation renforce, je trouve, son discours en faisant comprendre à quel point tout s’est figé à cet endroit, les mots comme les sensations.


C’est exactement ce que j’ai ressenti en revivant la scène du départ de ma sœur par visualisation. L’image d’un vent glacé, d’une




puissance extrême, venant figer en un instant la vie, qui venait pourtant de s’animer, me vient pour tenter d’exprimer cette immobilisation.



La puissance libératrice


J’ai vraiment aimé ressentir la puissance libératrice qui se cachait à chacune des étapes de son cheminement intérieur.

Sentir que l’auteur est au cœur de son processus de transformation me fait pétiller de joie parce qu’il me donne l’espoir d’y arriver un jour, à mon tour.

Il n’y a rien qui ne me remplit plus d’enthousiasme que d’assister à la lumière qui s’immisce au cœur de la noirceur, révélant ainsi une photographie de moins en moins floue grâce aux détails qui apparaissent au fur et à mesure pour donner un sentiment de netteté.


Cependant, il reste tout ce qui ne se voit pas, tout ce qui se ressent, tous les non-dits, les émotions de tous ceux qui ont un lien de près ou de loin avec l’évènement. Tout cela reste en suspens, flottant au milieu de la scène du chaos.


J’ai aimé le fait qu’Annie Ernaux n’ait pas cherché de réponse définitive en écrivant sa lettre. Elle a certainement voulu y voir plus clair, reliant les éléments éparpillés dans sa mémoire à la façon d’une couturière raccommodant des pièces déchirées.


Une empreinte indélébile


« Tu n’as d’existence qu’à travers ton empreinte sur la mienne ».


Deuxième onde de choc !

Ces mots évoquent vraiment ce que j’ai vécu.

Dans mon histoire, personne n’a été au courant de la présence furtive de ma sœur dans le ventre de notre mère. (En écrivant le mot furtif, je me demande comment une relation si courte peut avoir un impact aussi long sur ma vie ?)


J’ai donc été seule in utero et sur Terre a connaître son existence et donc a porté ce traumatisme. J’ai au fond de moi cette phrase lancinante : « le traumatisme le plus dur que tu as vécu n’a même pas été vu et encore moins reconnu », excepté par l’ostéopathe et le thérapeute énergétique que j’ai consultés. Mon trauma est donc resté pour le coup sans écho !

J’ai au fond de moi son empreinte et cette envie farouche de la faire connaître pour qu’enfin elle est sa place au sein de ma famille mais aussi que soit mis au jour mon traumatisme vécu dans cet antre sombre.


Derrière cela, il y a le besoin pour le fœtus que j’ai été d’être reconnue dans son histoire et accueillie avec ses souffrances. Car même si rien n’est vu ou dit, l’empreinte de la présence de l’autre reste, autour de soi et parfois même en soi, dans mon cas.


L’auteure le décrit très bien lors de ses questionnements :

« Es-tu encore dans ce rêve éveillé que j’ai fait avec persistance de cinq à dix ans : je suis couchée dans un berceau garni de voilages roses avec J., une petite réfugiée du Havre à Lillebonne en 1944… Dans le berceau je nous vois serrées l’une contre l’autre, comme deux poupées aux yeux ouverts. C’était l’image du bonheur parfait. »


Selon moi, un secret aussi bien gardé soit-il, finit toujours pas se savoir ; que ce soit par des mots ou des ressentis. Tout ce qui se vit créé une trace indélébile bien plus forte qu’un secret tentant d’effacer « l’erreur » de parcours à la façon d’un correcteur.


La vie ne sait pas garder les secrets, elle les révèlent avec sa folle imagination via ses nombreux messagers.


Le prénom déclencheur


Enfin, j’ai été frappée par son ressenti similaire au mien à l’évocation du prénom de sa sœur : Ginette. Elle parle de répugnance, il en est de même pour moi.

Le prénom de ma sœur m’a été révélé par un thérapeute énergétique. À chaque fois que j’entends ces six lettres, c’est la sensation morbide où tout se fige qui m’envahit et me répugne au point que j’ai envie de m’enfuir, en criant de toutes mes tripes, pour ne plus jamais entendre ces deux syllabes.


En lui écrivant, j’ai fait un lien entre une syllabe de son prénom qui porte le nom d’une partie du corps humain et cette zone chez moi qui est complètement figée. Il s’en est suivies des micro-mouvements, des picotements et de la chaleur…


Un formidable écho


Ce livre a été un formidable écho à ma vie pré-natale. Il est venu secouer tel un séisme, mes fondations branlantes et a fait remonter des sentiments bien dissimulés que je ne m’étais pas autorisés à exprimer.

Je le considère comme une aiguille d’acupuncture qui est venue me piquer avec précision sur un point énergétique bloqué, pour faire recirculer la vie.



Si vous êtes intéressées par cette thématique, d’autres histoires peuvent vous soutenir :


La mienne : "La graine qui n'arrivait pas à germer", Caroline Mellow


« Le syndrome du jumeau perdu », Alfred R et Bettina Austermann


" Souvenirs de Marnie », Hiromasa Yonebayashi


« Clochette et le secret des fées », Peggy Holmes et Bobs Gannaway