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L'écho des mots de Muriel Barbery

Dernière mise à jour : 1 mai 2021

"L'élégance du hérisson", un journal de concierge fait de questionnements existentiels, constellés de moments de grâce absolue.

Je l'avoue, je n'ai jamais lu un livre doté d'un tel niveau : de langage, de culture et d'aisance rédactionnelle. Si on lui donnait ce pouvoir, il pourrait anéantir toute tentative de devenir auteur pour celui qui s'est contenté de lire des ouvrages "grand public" et qui n'a pas suivi d'études littéraires. L'aboutissement d'une telle maîtrise de la langue et de la psychologie des personnages semblant tout à coup si... éloignée !


Il m'a fallu presque une centaine de pages pour m'habituer à son style et pour que mon cerveau épouse les mécanismes de sa rhétorique. Le sentiment d'être inculte dépassé, j'ai réussi à apprécier les cadeaux glissés dans cette histoire; ils n'en sont que plus appréciables.


J'ai choisi d'évoquer dans cet article, la double résonance que j'ai vécu en lisant ce roman en m'appuyant sur deux titres de sous parties.


Comédie fantôme...


Donner aux autres l'image qu'ils veulent avoir de nous pour ne pas perturber leurs certitudes et leur rang hiérarchique. Autrement dit, dissimuler qui on est vraiment pour satisfaire les croyances de nos interlocuteurs. Cela dans le but de pouvoir vivre notre vraie personnalité en sécurité. Voilà le destin commun que je partage avec Renée Michel, 54 ans, concierge au 7, rue grenelle.


Muriel Barbery compare son héroïne à un hérisson " elle est bardée de piquants, une vraie forteresse", "Elle se force...à être la concierge débile"etc. Tout cela, pour éloigner les autres et protéger son intériorité.

Cependant, endosser le costume de ce petit mammifère est malheureusement à double piquant :

  1. Plus on le met, plus on s'habitue à lui, ce qui nous oblige à nous détourner chaque jour un peu plus de notre vraie nature.

  2. Plus on le porte, plus cela renforce l'image que les autres ont de nous, nous poussant à aller toujours un peu plus loin dans ce jeu relationnel afin de ne pas être démasqué.

Sur le papier cela peut créer un effet comique, mais à vivre je vous assure que c'est tragique.

Je m'explique !

Pour ma part, consciente et désabusée de ne pouvoir être qui je suis, j'ai choisi très tôt, de répondre aux exigences de la fille idéale fantasmée par mes parents - et même là, je n'étais toujours pas suffisante à leurs yeux d'éternels insatisfaits... Malgré ce piètre résultat, j'ai procédé de la même façon dans toutes les sphères de ma vie ne sachant comment être en relation autrement.


Il y a dans cet acte une évidente lâcheté (doublée d'une grande lucidité) qui cache un sentiment d’extrême impuissance à être accepté telle que l'on est. Un refus d'aller au combat. Car oui combattre l'idée qu'une personne se fait de nous est bien souvent peine perdue. Il y a bien des êtres capables d'évoluer mais ce sont ceux qui sont pétris dans une glaise malléable, capable de se transformer au contact du réel. Ma famille, elle, est faite de marbre.

Derrière ce refus volontaire d'affronter l'autre dans sa représentation qu'il se fait de nous, il existe néanmoins un combat bien plus insidieux. Une lutte incessante contre soi-même. Cela requiert des efforts incommensurables pour contourner sa propre manière d'être et s'ajoute à cela, l'aptitude à se mettre tout le temps à la place de l'autre : l'empathie. Avec un tel comportement, l'épuisement est inévitable !

C'est comme si on demandait à une rose de se comporter comme un camélia.

A force, ce petit jeu renforce la blessure béante de ne pas avoir le droit de se montrer vrai et enferme l'acteur dans un rôle qu'il déteste jouer ! Il peut toutefois, éprouver un certain plaisir à fausser son image car en le faisant il se croit plus intelligent, pensant qu'il tient les ficelles. Il est vrai que cela peut s'avérer jouissif par moment. Mais dans le fond, il se retrouve pris à son propre piège : enfermé à double tour avec la personne qu'il déteste être. Condamné à ne jouer que la pire version de lui-même, il n'a plus l’occasion de révéler sa véritable individualité. Ainsi, il se perd et ne sait plus comment se comporter en étant vrai !


Le comportement du hérisson est un mouvement contraire qui tiraille en permanence l'épiderme du comédien (oui il s'agit d'incarner celui que l'autre veut qu'il joue). Lorsqu'il se met dans la peau du raté, la part de lui qui demande à rayonner se contracte. Et à l'inverse, la part sensible se pétrifie de peur lorsqu'elle ose dire vraiment ce qu'elle a sur le cœur. La peur qui se réveille est celle d'être massacré puisqu'elle vient heurter la représentation que l'autre a.


Jouer à ce jeu, c'est donner une grande partie de son pouvoir à l'autre. Mais comment affirmer qui l'on est quand il n'y a pas de place pour soi dans la relation ? La seule voie que j'ai trouvé c'est de prendre la place dictée par l'autre. Cela participe donc à la création de cette comédie fantôme, où on a l'impression de flotter à côté de sa vie.


Il y a pourtant à l’intérieur de l'être, cette âme en peine qui hurle, pour être enfin reconnue telle qu'elle est, tout en montrant l'inverse. Là est l'extrême complexité de ce type de comportement. Fort heureusement, cette reconnaissance est possible. Des êtres sont bel et bien capables de voir l'essence de l'autre derrière ses masques. C'est ce qui m'a beaucoup touchée dans la relation qui se tisse entre Renée, Mr Ozu et Paloma.

Je crois que dans une relation, on ne peut vraiment être soi qu'avec des personnes qui nous le permettent ; quand la résonance se produit au niveau du cœur. C'est à dire des gens qui n'attendent rien de l'autre, que d'être qui il est réellement. La sincérité est alors possible puisqu'il y a une acceptation de l'autre... jusque dans sa profondeur.


... dans un moment de grâce !


La seconde résonance que j'ai vécu est la sensibilité à la grâce de la vie et à l'Art. L'émerveillement que je ressens lorsque l'Art fait irruption dans ma vie et que la grâce d'une fleur ouvre mon cœur, font écho aux ressentis de Renée.


Muriel Barbery décrit si bien la distorsion du temps qui se produit et la sensation d'harmonie qui se développe en soi, que je préfère me cacher derrière ses mots ;-)

Sa plume délicate et subtile glisse sur le papier avec une grâce infinie en créant de splendides arabesques comiques et profondément humaines. Son écriture est aussi raffinée qu'un thé japonais.


Voici un extrait d'une pure beauté :


"Ces instants où se révèle à nous la trame de notre existence, par la force d'un rituel que nous reconduirons avec plus de plaisir encore de l'avoir enfreint, sont des parenthèses magiques qui mettent le cœur au bord de l'âme, parce que, fugitivement mais intensément, un peu d'éternité est soudain venu féconder le temps."

Ce besoin de rompre avec la routine et de laisser la grâce s'inviter pour créer un peu de magie est essentielle à mon bien-être. Suspendre le temps en humant le parfum d'une fleur, en m'extasiant devant la forme d'un personnage dans un bloc de pierres, en lisant dans les yeux d'un enfant photographié la gravité qui l'habite, en m’émerveillant de l'apparition d'un arc-en-ciel, en faisant une caresse à un chat rencontré sur mon chemin, en regardant une plume faire des roulades sur le sol...

Ce sont des moments intenses car l'attention est totalement focalisée, comme si on était aspirés par ce qu'on contemple. A l'intérieur de moi, je le ressens comme une présence chaleureuse et aimante, un silence dans la partition, un moment pour ressentir l'écho.


"Car l'Art c'est la vie, mais sur un autre rythme." C'est sur cette rythmique que je me sens à mon aise. La course effrénée des salariés-mariés-deux-enfants-un-chien-et-repas-chez-belle-maman-tous-les-week-ends, non merci ! Je n'arrive pas à trouver dans cette façon de vivre, une place pour moi. Selon moi, cela revient à passer à côté de sa vie, à n’être qu'une fusée qui pourfend sa ligne de vie sans conscience de qui elle est et de ce qu'elle a envie. Elle ne fait que suivre la trajectoire tracée par ses prédécesseurs. Prendre le temps de ressentir l'écho de la vie, de laisser notre cœur contempler et penser par soi-même , voilà la voie qui me semble adaptée à mon tempo. Tous ces moments arrachés à la course pour être le premier, le meilleur, le plus... sont pour moi ceux qui ont la plus pure saveur de l'existence.


Cette lecture fut un défi, certes, mais elle m'offrit par la maîtrise de la langue, le cadeau de sa splendeur insoupçonnée.

Elle me mit aussi devant les yeux, le jeu auquel je m'adonne depuis toujours et que je ne supporte plus. Cette prise de conscience et le fait de la partager par l'écriture est le moyen que j'ai choisi pour commencer à retirer mon costume d'hérisson...